Rose Windows, de la fumée sur les plaines

 Il y a de ça quelques mois, je furetais tout en nonchalance sur le site de KEXP – une radio de Seattle qui déboîte et qui fournit des vidéos de live dans ses studios toujours de très bonne facture – quand, au hasard d’un clic, je tombais là dessus:

Un tempo bien posé, une flûte traversière délicate et aérienne, le tout soudain agrémenté d’une basse lourde comme il faut. Mais c’est que je suis en train de me déhancher. Deux guitares électriques et un clavier Hammond plus tard, je dodelinais de la tête au delà du raisonnable : c’était foutrement bon. J’étais déjà plus que conquis quand la voix de Rabia Shaheen Qazi me prit par surprise et acheva le travail : s’en était décidé, il fallait que je partage cette découverte avec le plus de monde possible. Depuis ce moment là, je dois bien vous l’avouer, je n’ai pas décroché et ai déjà saoulé la majeure partie de mon cercle d’amis avec les Rose Windows. C’est donc vous qui allez aujourd’hui faire les frais de ma nouvelle passion et découvrir à votre tour ce groupe de Seattle et leur premier album, The Sun Dogs, paru en 2013.

À la base de ce groupe, nous retrouvons Chris Cheveyo, un musicien de Seattle tourné vers le heavy post-rock, mais que les pédales à effets et les boutons des consoles de studio ont fini par lasser et qui a décidé de revenir vers un son plus organique, plus proche de la vie, la vraie. Il commence donc seul dans sa baraque à travailler sur certains morceaux et profite de la présence de personnes qui passent par là pour y incorporer de nouveaux éléments. Et c’est là qu’on se dit que Chris sait choisir ses invités. La première recrue sera la chanteuse Rabia Shaheen Qazi, et c’est là sans doute l’atout majeur du groupe : grâce à son chant distinctif et quasi-religieux, elle est la signature du groupe et rend leur son identifiable dès les premières notes. Souvent comparée à Grace Slick, chanteuse du Jefferson Airplanes, – peut-être car les chanteuses de rock-psyché ne sont pas si nombreuses – sa voix me fait pour ma part davantage penser à celle de la très douée et regrettée Lhasa de Sela. Le groupe s’adjoindra ensuite les talents de David Davila, pianiste et coloc de Chris puis de Nils Petersen et Pat Schowe, respectivement guitariste et batteur qui officiaient dans l’ancienne formation de Cheveyo. Pour finir, deux invités réguliers de la maisonnée, le bassiste Richie Rekow et la flûtiste Veronica Dye viendront compléter l’équipe de Rose Windows; ce qui nous donne pas moins de sept musiciens talentueux, prêts à en découdre et à nous faire explorer de nouveaux territoires sonores.

band

La fine équipe au grand complet.

Pour ce qui est de l’état d’esprit du groupe, Cheveyo décrit The Sun Dogs comme traîtant de la “lassitude dans laquelle le capitalisme et son bras armé, la religion, nous plongent tous au quotidien.” Toutefois, Rose Windows n’attaque pas la société de plein fouet à la Zack de la Rocha, mais nous embarque en douceur dans une ambiance aussi mystique que poétique. À travers ses sonorités et ses paroles, le groupe s’ancre fermement dans l’héritage indien de Seattle et rend hommage aux tribus que la région a abrité et abrite encore aujourd’hui, à une moindre échelle – et pour qu’une fois de plus vous puissiez briller en société, sachez que Seattle tire d’ailleurs son nom d’un chef de la tribu des Duwamishs, Chief Seattle.

Si Chris Cheveyo décrit la religion comme le bras armé du capitalisme, c’est quand même grâce à elle que les deux membres proéminents du groupe se sont initiés à la musique. D’après ce dernier, c’est alors qu’elle était encore élève à l’école islamique que Rabia se fit remarquer par sa voix mélodieuse, son professeur lui demandant régulièrement de chanter les sourates du Coran devant sa classe. Chris gratte lui sa première guitare dans l’Église que fréquentent ses parents, expérience qu’il décrit avec ces mots : “ce n’était pas ma came. Tout le monde trouve son propre Sauveur. Ce n’était juste pas le mien. Je suis content que mes parents aient trouvé leur Dieu. […] La musique est ma religion.”

Ainsi, même si Rabia et Chris ne portent pas la religion dans leurs cœurs, force est de constater qu’elle a eu une importance conséquente sur leur vie et leur musique, Rabia déclarait ainsi n’avoir jamais chanté autre chose que des sourates avant de faire partie de Rose Windows. Le groupe et son premier album sont emprunt d’une spiritualité certaine, à commencer par leurs noms. Les Rose Windows sont en effet les vitraux circulaires que l’on trouve dans les églises, les rosaces, et sont « traditionnellement porteuses du mystère de la vie, de la mort et de l’amour ». Classe, hein ? Le nom de l’album, Sun Dog, fait lui référence à un phénomène optique lié à celui du halo solaire, consistant en l’apparition de deux répliques de l’image du soleil, placées horizontalement de part et d’autre de celui-ci, et qu’on appelle en français “parhélie”. Merci Wikipedia.

parhelie

En voilà une jolie parhélie.

Ce mysticisme est présent en permanence tout au long de l’album, chaque morceau est une vignette de l’humanité. Les paroles sont en partie tirées des sessions méditatives effectuées par Cheveyo lors de l’écriture de l’album, comme il l’indique lui même : “J’ai écrit la plupart des paroles dans un état méditatif. Au lieu d’histoires, j’ai choisi de décrire les visions que j’avais lors de mes transes. On appelle cela la “vision à distance” car ce que j’ai écrit n’a pas grand rapport avec moi en tant qu’individu. Je voyais la vie à travers le prisme d’un esprit étranger. À la fin de ces expériences, je me rendais compte que mes mains avaient rempli des pages et des pages de mots.”

Oui, en l’entendant, vous n’êtes pas les seuls à vous demander à quoi carbure Chris, mais lorsqu’on lui demande si, en tant que membre d’un groupe psychédélique, certaines substances influencent sa créativité et sa spiritualité, il répond : “Je commence à me dire qu’on est les seuls à ne pas se considérer comme un groupe psychédélique. Je ne suis même pas sûr de ce qu’est vraiment la musique psychédélique. Je ne dis pas qu’on ne se tape pas un trip de temps en temps, mais c’est loin d’être ce qui est le plus important pour nous. Je peux parler pour Rabia et moi, nos expériences et plongées spirituelles sont parties d’une oppression bien réelle et d’une délivrance. La drogue a été une première porte de sortie, la musique a été la vraie délivrance. Je rejette fermement toute religion qui fait la distinction entre les humains, les ‘élus’ d’un côté et les ‘damnés’ de l’autre. Je veux sentir le pouls de cette planète, apprécier la vie qu’elle nous offre, trouver ma place dans ce système et vivre heureux. C’est ce que mon esprit désire.”

Je ne sais pas si cette réponse vous éclaire grandement sur sa relation aux drogues, mais elle apporte un assez bon éclairage sur son avis sur les religions institutionnalisées. Au fil des différentes chansons, on rencontrera plusieurs fois le Malin, tantôt la Main blanche de l’homme cupide, dérobant leur territoire aux Indiens dans ‘The Sun Dogs I : Spirit Module’, il prend la forme du gredin ayant déjà arnaqué Robert Johnson à la croisée des chemins dans ‘Walkin with a woman’ avant de revenir sur la dernière piste sous la forme d’un capitalisme inhumain – “We’ll Go running to the temples where life is just a dollar sign.”

I was walkin’ down the road when the devil did approach me with a pocket full of gold …

Les chansons on beau être radicalement différentes d’un point de vue musical, le tout est cohérent et s’enchaîne à la perfection. On passe du tempo lent, lourd et plein de fumée de ‘Sun Dogs I : Spirit Modules’, à un gros morceau de heavy rock psychédélique frôlant le stoner, ‘Native Dreams’ avant de succomber à l’efficacité redoutable d’une ballade bien pop, ‘Wartime Lovers’, qui sonne comme ces chansons utilisées en bande-son des publicités pour bagnoles, fendant les grands espaces avec grâce et enchaînant les virages avec souplesse, la banquette arrière chargée de bambins regardant pensivement par la fenêtre.

Aux manettes de ce beau premier album, on retrouve Randall Dunn, un homme loin d’être un inconnu puisque c’est un membre des Master Musicians of Bukkake et déjà producteur des moines fans de drône de SunnO))), des vétérans de Earth, des Canadiens de Black Mountain et des excités nippons de Boris. Un homme au CV aussi beau que le nom de son groupe, porté sur le chamanisme et qui a en plus un penchant pour l’anthropologie musicale : on ne pouvait rêver mieux pour produire la musique déjà foisonnante d’influences de Rose Windows.

MMB

Les Master Musicians of Bukakke, mentors des Rose Windows. Des types ordinaires.

Pour résumer, avec The Sun Dogs, Rose Windows nous pondent un bel album : un chouette récital folk-rock psychédélique, ce qui n’est franchement ce qu’il y a de plus surprenant en ce moment, mais ils arrivent à sortir des sentiers battus en injectant dans leur musique des influences des plus diverses, se baladant de l’Europe de l’Est en passant par la Perse et l’Inde et offrant à leurs auditeurs un beau tour du monde musical.

Le rock, c’est par ça que j’ai commencé mais je ne compte pas m’y arrêter. Je n’ai aucune intention d’être Keith Richards. Je préférerais être un Frank Zappa.

(Chris Cheveyo)

Je vous quitte avec une vidéo d’un live acoustique de Rabia et Chris à l’arrière d’un van. Enjoy.

Pour les curieux, l’interview dont je me suis servie est ici en anglais :

http://www.redefinemag.com/2013/rose-windows-band-interview-remote-viewing-the-sun-dogs-album-stream/

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